La face Est du Tanet est vraiment impressionnante. Perrine et moi regardons 2 jeunes chamois évoluer avec une aisance incroyable sur les moindres petites vires déversantes de la face, plusieurs dizaines de mètres au dessus de nos têtes. Le silence est de circonstance pour admirer leur agilité. Il faut dire que je suis très envieux, jaloux même, d'autant plus que j'ai progressé tant bien que mal jusqu'au pied de la face en m'enfonçant systématiquement dans une neige pourtant dure, et ce dès que je prenais appui. A mon avis, même les vaches vosgiennes ont un cul moins gros que le mien tellement l'effort répété pour me dégager des trous me lasse.

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 Perrine m'observe, je sens qu'elle va dire un truc, et elle dit un truc en effet: "Krampus, si les chamois ils passent, nous aussi on peut passer". La première chose qui me vient à l'esprit (faut quand même savoir que ça fait 15 ans qu'on grimpe avec Perrine, elle doit me connaître, non?) est qu'elle est sous LSD ou je ne sais quoi pour imaginer ne serait-ce qu'une foutue seconde que je vais suivre ces chamois. Je dis rien en guise de réponse (j'avais surtout peur d'avoir l'air con en disant quelque chose). Elle insiste et l'étau se resserre sur moi "On y va?" . Grand moment de vérité. C'est moi le mec de la cordée, faut que j'assure quoi ;) Du coup, je fais semblant d'hésiter (alors que dans ma tête c'est tout vu, niet niet niet). Bon, à défaut d'assurer, je vais l'assurer elle et lui sors une excuse bidon comme on n'en entend jamais en montagne: "écoute, si moi je vais là-dedans, je me tue direct, et là à froid ça me gêne un peu en fait, je préfèrerais me casser la gueule quand je serai un peu plus chaud".

Bon, ben elle y va. Faut dire que c'est une grimpeuse, elle, du genre à s'entraîner 3x par semaine sur rocher. Comme moi, mais par an, et encore:

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Et donc, la miss grimpe, met son point histoire de dire, va rendre visite à la cascade de glace, fait sa voie, tranquille mimile, prospecte de partout et revient en rappel "C'est bon on peut maintenant commencer à grimper" me lâche-t-elle au retour. Je me tais. Toujours se taire, rien dire. Il vaut toujours mieux se taire et essayer de balancer un regard genre un peu futé plutôt qu'ouvrir la bouche et passer pour un con. On poursuit notre chemin et nous passons sous la goulotte centrale qu'on avait faite l'an dernier, à proximité de laquelle on pensait éventuellement faire une voie de "réchappe". Y accéder signifierait inévitablement s'attarder sous la corniche de la goulotte centrale. Monstrueuse (la photo rend mal la dimension exceptionnelle de cette corniche entièrement au dessus du vide.) Il est hors de question de rester exposés à son éventuelle chute. Une photo et zou on dégage, vite fait bien fait:

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 Nous poursuivons notre prospection sur tout le versant Est du Tanet, prenons des notes, grimpons, redescendons, les heures défilent. Ayant oublié comme un couillon de la lune mes guêtres, et celles intégrées à mon futal étant mortes et ridiculement inefficaces comme le PSG en Champion's League, mes petons sont détrempés et gelés. Pas grave, je prends sur moi, j'avais pas qu'à oublier mes guêtres. Faut dire que j'ai oublié la bouffe aussi. Et la flotte. En fait, j'avais juste récupéré mon sac auquel j'avais pas touché depuis la dernière fois (quand même pensé à vérifier mon ARVA, faut pas pousser).

La zone rocheuse arrivant à son terme, nous longeons les rochers par une pente de neige d'apparence débonnaire. On monte, les 30° deviennent rapidement du 35°, puis du 40°... 45°... Je regarde Perrine devant moi, elle en a rien foutre cette fille, ça peut monter dans du 85°, ça la fera même pas tiquer on dirait. Je dis rien, après tout c'est moi le mec, n'est-ce pas? A une centaine de mètres sous la corniche, je vois que la pente va encore se redresser et je sens que c'est le moment pour en placer une, genre je fais pas ça pour moi mais pour elle "Excuse moi Perrine de te déranger, mais est-ce qu'on pourrait éventuellement considérer l'hypothèse de sortir la corde?" "Bien sûr, pas de problème" me répond-t-elle. Au moins, j'ai échappé au "Ah bon, pourquoi?". On se vache à un relais, encordement, déploiement tactique, je fais mon Unai Emery pour lui expliquer comment je vois la suite. Perrine me demande si je veux sortir par la grosse corniche au dessus. Là, je sais plus quoi répondre, alors je dis "Non, elle me fout la trouille". "Ah OK, c'est une bonne raison on va se déporter vers la gauche alors." Putain les copains, je l'ai échappée belle. En route pour la sortie:

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 Arrivés au sommet (enfin, façon de parler) dans une neige excellente qui s'est encore redressée jusqu'à un bon 55° sur toute la dernière partie où piolets et crampons accrochent parfaitement en s'enfonçant juste comme il faut, on taille le bout de gras avec des skieurs très sympathiques de Strasbourg et de Vendée qui nous rejoignent "On vous a pris en photo d'en face, on vous les enverra dans quelques jours". Ah ben oui, je veux bien, ça fera un souvenir sympathique de la sortie. De cette très belle sortie même, qui s'est terminée par une descente face au versant Est du Tanet, histoire d'admirer avec un peu plus de recul la beauté de ce sommet et des voies qu'il propose. 

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(photos Dominique L.)