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 "Let's shake hands, oh baby, let's shake hands!!" . 10 Février, l'après-midi est on ne peut plus calme, cosy et détendue. La seule question que je me pose est loin d'être existentielle: "Est-ce que cette reprise des White Stripes que je suis en train massacrer à 115dB aura d'abord raison de la patience de ma voisine ou du bon fonctionnement de mes tympans?" Quelques accords plaqués tel un mur du son de distortion qui traînent en longueur, une courte pause dans le morceau, le téléphone en profite pour  sonner. Mon fixe. 

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 "Salut krampus, c'est Perrine, nous gonfle pas avec ta guitare, manquerait plus que t'en parles sur ton blog à la longue, demain tu rappliques, on fait l'arête secrète qu'on a repérée l'an dernier" "Perrine, tu veux pas te montrer un peu plus convaincante?" "J'ai une bouteille de whisky, du Laphroaig, je l'apporte demain". Nomdediou, elle me sait me parler la Perrine!! Autrefois, nos discussions techniques étaient plutôt du style "Ouais, tu m'prends 4 friends en 1.5 pour demain, ouais c'est ça en polyuréthane projeté 8x8" Maintenant, c'est plutôt "le 12 ans d'âge c'est quand même un minimum pour un bon whisky si tu veux mon avis"

Nous nous rencontrons le lendemain, après un début de journée que j'ai passé à râler dans ma barbe sur le fait que j'ai rien trouvé de mieux à faire dans la vie que de me lever encore plus tôt le Dimanche qu'en semaine. Pas un chat sur la route, remarque c'est pas plus mal, vu ma qualité d'éveil, il échapperait pas à mes roues le matou, et très honnêtement je suis pas d'humeur à ramasser les morceaux:

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Perrine est venue avec Greg, ce sera une de ses toutes premières sorties alpinisme. Je les accueille à la Schlucht dans la grisaille, le froid et le vent qui hurle, avec des mots très chaleureux en guise de salutations "Mais quelle météo de meeeeeeeeeerde!!!!". Perrine me regarde d'un oeil rassuré, elle sent bien que je vais mieux ces jours-ci, tant que je râle, je vis. Nous poussons plus loin en direction du Kastelberg où nous laissons nos voitures pour nous équiper. Et là, je vous jure que c'est vrai (tout est vrai d'ailleurs sur ce blog!), elle avait 20 litres de lait dans le coffre! 20 litres de lait! Elle essaye de m'expliquer, et avant qu'un seul mot ne soit prononcé, je lui dis que, quoi qu'elle dise, ça figurera sur mon blog. Du coup, elle n'a pas même plus envie de se justifier, n'empêche bordel, 20 litres de lait, c'est la "Ferme des 1000 Vaches" sa Dacia:

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 Puis pour noyer le poisson (et le Krampus), elle me demande si j'ai pris ma petite flasque pour y verser la larmichette de whisky Laphroaig qu'elle a rapporté pour notre sortie. Merde. Et re-merde, la flasque. Je l'ai oubliée. Bon sang, on peut oublier une corde, un baudrier, les piochons mais pas la flaaaassque!! Je sais que je viens de commettre une grosse erreur. C'est juste rageant, comme si on avait apporté une bouteille vide:

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 Bon, pour ceux qui suivent le blog (je vous aime, les amis) , vous vous souvenez les discussions des sorties passées avec Perrine? "On prend les raquettes?" "Je sais pas, t'en penses quoi?" "Ecoute j'hésite, qu'est-ce que t'en dis?". Bon, vous remplacez là les "raquettes" par le "whisky". Et il était à peine 9h ce matin, sur le parking du Breitsâoulard. Honteux. On s'est regardés et elle m'a demandé "C'est ça nos discussions matériel d'avant-course maintenant?" Greg nous regarde interloqué, il n'ose dire mot, et finalement en place une quand même: "ça a l'air sympa l'alpi avec vous". 

On commence notre approche par le moment le plus délicat de la journée. Longer le Breitchoufi. Faut pas que je regarde cet établissement, ça va me pourrir la journée. On arrive aux pistes. Désertes. Personne. Si, un mec, un seul, sur son tire-cul. Belin (c'est un terme mentonnais) , y'a qu'un seul mec sur une piste large comme le Rhin et j'ai failli me le prendre. Greg est un peu stressé, la météo n'aide pas. J'essaie de le rassurer en lui disant qu'une avalanche s'est produite il y a 3 jours au Rainkopf et que les conditions sont merdiques, il me répond: "Vous avez pas pris la bouteille finalement? J'aurais bien bu un coup". Perrine lui explique qu'elle a 200kg de quincaillerie dans le dos et une corde de 70m, plus des raquettes aux pieds et qu'elle assumait pas le fait d'avoir une bouteille de whisky qui dépasse du sac à dos. Quant à moi, c'est pareil, je croule tellement sous le poids du sac et mes pieds s'enfoncent tellement dans la neige que j'ai l'impression d'être devenu Passe-Partout. On poursuit notre chemin cahin-caha (jamais compris ce que ça veut dire, mais je le place quand même, de toute manière je vise pas le Goncourt). Et là, on arrive au Col après une marche épuisante de 8 heures (en ressenti). Alors, quand il fait moche en hiver dans les Vosges (c'est ça, vous m'avez compris), je vous propose d'aller à un col sur les Crêtes. FA FOUFFLE A MORT!!!!

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 Nous arrivons à proximité du col du Leckmichamarsch (toute la légendaire poésie alsacienne dans un concentré sémantique), pour y grimper une arête que je rêve de remonter et de coter. Bon, déjà le paysage me calme, le vent hurle, ça caille sa mère, et les corniches sont monstrueuses. Je m'avance prudemment, à distance raisonnable de l'arête, Perrine s'arrête, une corniche massive s'effondre sous nos yeux. J'étais déjà calmé, mais alors là, je suis plus que calmé, genre Bouddha si vous voyez ce que je veux dire. Perrine m'invite à reculer de quelques pas supplémentaires. L'accès à l'arête est totalement impossible, surplombé par des corniches massives. Au Sud, d'autres corniches qui remontent vers le sommet. On marche donc une centaine de mètres vers le Nord, une pente raide semble indiquer la fin de la zone cornichée. Perrine sort sa 70m, indique qu'elle a été bien lovée mais peut se montrer capricieuse par temps humide. Je saisis pas très bien, mais on équipe 2 poteaux pour poser une main courante qui descend droit dans la pente histoire de voir en bas si j'y suis. Perrine demande qui y va, Greg demande si on prendra du Bourbon la prochaine fois, et moi j'ai envie d'y aller. Vite fait, mal fait, j'y vais et quand la pente commence à bien se raidir sous mes pieds, la corde fait un monstrueux tas de nouilles, à tel point que j'ai l'impression d'écouter "The Spaghetti Incident?!" des Guns n'Roses:

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 Obligé de remonter comme un couillon pris la main dans le sac pour incompétence éliminatoire. Perrine démêle les 678 noeuds en 67.8 secondes. On y retourne, cette fois c'est la bonne (du coup, je prends mon piolet que j'avais zappé, déjà que j'ai pas mis les crampons...), la corde est assez longue, je descends d'une bonne dizaine de mètres en rappel, la pente de neige est très raide, un bon 55° peut-être même 60°. Je me déporte tant bien que mal vers la droite pour essayer de repérer et photographier l'arête et l'aperçois à une cinquantaine de mètres malgré la visibilité très réduite. Un chamois passe à une vingtaine de mètres, faudrait pas qu'il déclenche une coulée, j'essaie de le lui expliquer posément vu que j'ai atteint le Nirvana bouddhiste il y a une vingtaine de minutes:

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 La neige porte peu dans cette pente.  Je regarde de nouveau l'arête à ma droite. Mes compagnons du jour pourraient descendre à leur tour et nous arriverions aisément à rejoindre la base de l'arête. Mais il nous faudrait alors passer sous les corniches massives. La neige ne me plaît pas non plus aujourd'hui. Une plaque se décroche à proximité, pas bien grande, pas bien épaisse, mais c'en est assez.Tant pis, je remonte:

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 Arrivé en haut en remontant avec un système d'auto-assurage et une poignée, je trouve mes compagnons blanchis et gelés par l'attente. On dirait l'abominable homme des neiges et l'abominable femme des neiges. D'ailleurs vous connaissez la différence entre les 2? (une abominable paire de ...)(OK c'était facile, mais faut bien raconter quelque chose sur mon blog vu qu'on est arrivés à rien aujourd'hui). Bref, on plie bagage, tout le monde semble en avoir ras-le-casque des conditions, c'est pire que les Hauts de Hurlevent ici:

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 Le retour se fait tranquillement, avec une petite pause du côté du couloir de Blanchemer où nous avons pu admirer un skieur faire de jolies courbes dans la neige. Lui n'a pas perdu sa matinée visiblement!

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 Arrivés au parking, pour fêter notre perte de temps ce matin, mes amis me proposent un verre au Breitspinner. Mon Dieu, moi qui m'étais promis de ne plus mettre les pieds dans cet établissement qui réussit le tour de force de remporter le championnat, année après année, de l'accueil le plus exécrable du massif (et pourtant la concurrence est rude). En tout cas, ils n'ont pas failli à leur réputation et ça m'a permis de lâcher 2/3 jurons que j'avais encore en rab' pour la matinée.

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 Revenu chez moi à Lac-lac-Land, ma fille m'a demandé si c'était bien aujourd'hui ma sortie. "Très bien ma chérie, très très bien, j'aime beaucoup ces moments de plénitude où je me pose enfin". Pas sûr que Perrine et Greg aient passé la même matinée.