Je n'ai pas souvenir d'avoir eu une si belle journée d'alpinisme cet hiver. Non pas que je regrette les quelques sessions passées au Hohneck (un peu) et ailleurs (beaucoup), mais quand je serai vieux, une assiette de socca dans la main, accompagnée d'un Limoncello, et confortablement installé sur la terrasse de mon appartement en bordure de mer à Menton, je ne garderai pas un souvenir absolument impérissable de l'hiver 2016/2017 à grimper soit dans une neige infâme, soit par des températures avoisinant les -730°C en termes de ressenti. 

Mais aujourd'hui, il allait faire beau.Et on allait, avec mes compagnons de cordée du jour, découvrir un nouveau site: le cirque du Forlet, avec pour ambition de grimper tout ce qu'on pouvait grimper. Petit récapitulatif des vosginistes du jour:

- Didier est nancéien, mais c'est bien là son seul défaut. Grimpeur invétéré, c'est un rocker dans l'âme et rien que pour ça, j'adore grimper avec lui. S'il pouvait grimper en perfecto, il le ferait. Du point de vue du matériel, il n'emporte que ses 2 piolets et sa bouteille de rosé. Le reste est superflu.

Franck est professeur de SVT. Il ne grimpe pas pour progresser du point de vue technique, ni par amour pour l'élévation physique et spirituelle de l'âme, mais parce que c'est un drogué aux endomorphines. Il aime avant tout tomber, retenu par la corde. Il vous dévoilera alors son plus beau sourire, accompagné d'un "je ressens les endomorphines, c'est génial". Le reste est superflu.

- Perrine est mon amie et partenaire de cordée. Elle s'extasie devant tout, la beauté d'un site, le reflet d'un sapin dans un lac, le premier papillon du printemps, mais surtout la raideur et la difficulté d'une voie. Si j'ai bien suivi, elle grimpe 21 fois par semaine, entraînement tri-quotidien donc. Le reste est superflu.

Krampus, ça c'est moi, je ne saurais pas quoi vous dire. Ah si, j'adore courir, et j'aime beaucoup le capitaine Haddock.

haddock 

Bon, je vais vous raconter notre journée donc. Nous avions rendez-vous avec mes amis au col du Wettstein. Impossible de s'y retrouver, et pourtant c'est pas bien grand. Didier, qui avait déjà troqué sa tenue blouson noir, santiags et cran d'arrêt pour une tenue d'alpiniste m'envoie ce SMS "On est près du cimetière". Ce dont je me doutais bien, puisqu'on allait grimper. Je lui répondis donc "Oui c'est la vie". 5 minutes passent, et je comprends que son SMS n'est pas une allégorie de notre journée, mais un renseignement quant à son positionnement géographique. Nous nous retrouvons donc tous les 4, et à cet instant Franck, toujours armé de sa rigueur scientifique me fait comprendre que, eu égard aux conditions d'enneigement actuelles, il eût été préférable de nous rapprocher du lac en voiture tant que nous pouvions. Armé pour ma part de ma mauvaise foi habituelle (et secrètement désireux de marcher), je leur évoque les dangers d'une route peut-être verglacée et des beaux points de vue qu'offrirait la marche d'approche que je leur propose. Je pense pouvoir toucher la corde sensible de Perrine, mais elle non plus n'en a rien à foutre. "La majorité l'emporte" dois-je reconnaître en m'effondrant en larmes au sol (non, ça c'est pas vrai, j'ai caché mes pleurs et suis resté debout, toujours la banane, toujours vivant, rassurez-vous).

Et, donc, nous sommes arrivés au lac, assez rapidement je dois en convenir, et ce fut plaisant. Mais à titre personnel, afin d'exprimer une ultime fois cette mauvaise foi qui m'anime, ces routes qui mènent aux lacs et aux sommets, je vous les ferais bien péter moi. Et toc. Mais bon, à ce moment de la journée nous étions donc plein d'énergie et les promesses (promesses de belles ascensions pour Didier, promesses d'endomorphines pour Franck, de panoramas merveilleux pour Perrine et de grosses emmerdes à venir pour moi) se dévoilaient devant nous sous la forme d'un très joli cirque glaciaire:

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 Comme vous pouvez le constater, l'enneigement n'est pas folichon folichon. On a connu y'a pas si longtemps des mois de Juin plus enneigés dans le massif. Bref. Devant ce panorama, nous nous arrêtons quelques minutes et je demande à mon collègue de SVT quelques explications quant au retrait des glaciers dans les Vosges. Il me répond gentiment qu'il a pas que ça à foutre et qu'il est en congé. Putain, ces profs, je vous jure. Nous rencontrons alors Pierre-Marie David et son épouse avec qui nous avions prévu de nous retrouver ici. Eux allaient se balader par la suite. PMD nous renseigne par rapport à la toponymie des couloirs que nous allons remonter. Discuter avec lui est un vrai plaisir tant ses informations sont une mine d'or pour qui s'intéresse au massif. Nous nous quittons rapidement cependant, le soleil tape fort et nous avons du boulot. Didier et Franck feront cordée ensemble dans un premier couloir terminé par une arête, et nous nous retrouverons en haut:

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Photo Pierre-Marie David

Nous partons avec Perrine dans un couloir voisin. Du pied des voies, la raideur de la pente est trompeuse. La déclivité est faible et n'excède pas 30-35° sur une majeure partie de la voie, et alors que la fin paraissait simple, elle propose une sortie dans du 50-55° sur quelques mètres.  Heureusement, la neige est dure, facilitant ainsi l'arrivée au sommet. Personnellement, je jubile sur ce type de terrain, à tel point que je fais chier pendant 5 minutes Perrine pour une séance photos de sortie de voie:

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 Nous apercevons à quelques dizaines de mètres Didier et Franck. Les voir évoluer sur cette arête est de toute beauté. Didier grimpe en tête en chantant comme un dératé "Arête sommitale, tu perds ton sang-froid, des années de sévice!". Franck le rejoint quelques minutes plus tard. Perrine le regarde à mes côtés et me dit: "Là, Franck, il doit être heureux":

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Je demande à Franck parvenu au sommet ce qu'il pense de l'arête qu'il a remontée, et il me répond: "Les endorphines, ou endomorphines, sont libérées par le cerveau, et plus précisément par l'hypothalamus et l'hypophyse dans les situations de stress, qu'il soit psychologique ou physique, mais de façon plus significative pendant et après la pratique du sport. Cette morphine endogène (produite par l'organisme) possède une structure moléculaire proche de celle des opiacées. Elle est l'hormone du bonheur" Bon ben d'accord alors, on va faire comme ça. Par la suite, il ne sera plus possible de parler à Franck sans se taper un cours de médecine, même quand je lui ai demandé l'heure.

Nos 2 cordées rejoignent le couloir Reif assez rapidement, et dans lequel nous descendons après un court rappel, jusqu'à mi-pente afin de trouver THE PLACE TO BE pour le déjeuner. Perrine, sort de son sac à dos 4L un sandwich plus gros qu'une voiture, Didier une bouteille de rosé de Bandol, Franck -passé végétarien lui aussi- ouvre sa boîte d'houmous littéralement avec une pointe de ses crampons encore aux pieds. Ah non, mais il est perché très très haut là le Franck. Après cette pause, Didier aperçoit un couloir qu'il veut remonter avec Franck. Je ne le vois pas. Il m'explique: "Là, derrière la touffe, on devine un couloir". Complètement hébété et probablement l'air ahuri, je me demande à ce moment précis si je suis pas en train de grimper avec une bande de drogués.

Perrine et moi partons de notre côté prospecter au pied des barres rocheuses jusqu'au Taubenklangfelsen, le "rocher du cri du pigeon". Las Vegas Parano, les amis. La neige commence a être de plus en plus rare au fil de notre avancée vers le Nord et nous souhaitons remonter avec Perrine un couloir exposé Nord sous le rocher sus-cité, à l'enneigement acceptable donc. L'accès au couloir est vraiment laborieux par ces conditions, et Perrine n'était probablement plus loin de m'appeler "Archibald Haddock" tant mon vocabulaire de jurons semblait sans limite. Mais. Parce qu'il y a un "mais". Quand nous sommes arrivés dans ce couloir, à la neige tout à fait correcte, c'était une autre histoire, et je pensais alors au cours magistral de 55 minutes que m'avait sorti Franck à la sortie de son arête:

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 Le couloir est court, mais le plaisir de la neige, conjugué à une pente de sortie avoisinant les 50° est irremplaçable. Nous croisons quelques randonneurs qui pensent être victimes d'hallucinations, mais nous les rassurons en affirmant que les toxicomanes ici, c'est nous, ok? Les voilà rassurés. Pas le temps de patienter que Didier, hurlant à tue-tête "Highway to Vosges" et Franck, aussi radieux que Gilbert Montagné revenu pour un rappel devant une foule en délire, viennent à notre rencontre. Très synchro cette sortie, y'a pas à dire. Nous leur parlons du joli couloir. Ils y effectuent un rappel et le remontent. Installés au soleil, Perrine et moi faisons sécher nos crampons, la corde, partons acheter un cornet de pop-corns XL une paire de lunettes 3D et c'est parti:

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 Une fois la séance de "Vertical Limit" terminée, la fin de journée approchant, et Franck n'étant plus en mesure d'adopter un comportement rationnel, nous partîmes le coeur léger via Soultzeren Eck pour une descente classique au lac des Truites avant de rejoindre nos véhicules:

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Et si Franck avait bien quelques méconnaissables denrées alimentaires en poche en guise d'apéro et qui semblaient dater d'une époque où les Humains chassaient le mammouth et arboraient un os en travers du nez, c'est bien vers les bières millésimées de Didier que nous nous sommes tournés pour conclure cette journée radieuse. Mens sana in corpore sano, pour sûr.