Voici un double récit pour une seule et même journée. Le mien, et celui de Quentin (en italique) lors de nos ascensions des arêtes du Purgatoire. Je fais le choix, d'une part, de n'en romancer aucunement la narration et d'autre part de ne pas donner tout de suite de précisions quant au lieu. Ce sera chose faite plus tard.

J'avais déjà remarqué ce rocher imposant sur la carte IGN du secteur et m'y étais rendu à 2 occasions en été afin de repérer les quelques lignes qui pouvaient être à ma portée. J'en étais surtout reparti avec la certitude que ce secteur rocheux dépassait largement mes compétences alpines. Ici, ce ne sont pas les rondeurs du Hohneck, l'engagement minime, l'accès immédiat grâce à une marche d'approche réduite. Ici, c'est sérieux, on en bave déjà pour accéder au pied des parois et des arêtes. Le coin est sauvage, austère, et je dois reconnaître que cette ambiance, conjuguée aux difficultés de grimpe promises m'avait mis franchement mal à l'aise. Lorsque j'en parlais à mes compagnons de cordée, je le nommais "Le Purgatoire", parce qu'une fois au pied du rocher, les vrais grimpeurs se voient promettre le Paradis, et les grimpouilleurs l'Enfer.

Quentin est au bout du fil depuis le Jura, je n'avais pas vu mon ami depuis un an, et il me propose de venir grimper 2 jours dans les Vosges. Les conditions sont avalancheuses et je n'ai qu'une journée de libre. Je lui évoque 2/3 idées pour une sortie alpinisme et lui parle, sans conviction personnelle, du "Purgatoire". L'idée qu'un tel rocher puisse éventuellement se grimper dans les Vosges le rend fou d'enthousiasme. Sa soeur Céline nous accompagnera, ainsi que mon amie Perrine, que le repérage estival avait galvanisée.

Les véhicules sont stationnés, la température est glaciale. Nous avons beau nous être couverts au maximum, le vent est sensible et le froid nous attaque de toutes parts. Nous décidons du matériel à emporter. Nous prendrons toute la quincaillerie possible au vu des difficultés annoncées, ainsi que les raquettes. L'accès nous réchauffe immédiatement, la pente est raide et je fais la trace. Au bout d'une heure, nous approchons de la base de l'arête principale, et malgré une bonne endurance actuellement, je suis claqué par la raideur de la pente enneigée finale.

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L’endroit était austère. Les roches noires et glacées recouvertes d’une fine couche de neige se redressaient devant nous. Le ciel d’acier était en partie caché par les cimes des sapins qui n’avaient pas éclaté sous le gel et qui n’étaient pas encore tombés sous le poids de la neige.
L’automne avait été pauvre en précipitations de sorte que les ravinements habituels ne formaient pas de cascades de glace ou de lignes gelées permettant d’y planter un piolet ou une broche à glace.
Perrine réchauffa tout de suite l’atmosphère :

- C’est aussi joli en hiver qu’en été !
- Ah oui, quand même ! Et tu voudrais grimper par où là ?

De part et d'autre de la base de l'arête se trouvent 2 secteurs. A gauche, un très long couloir dont nous ne savons rien ainsi qu'une arête qui le borde main gauche. A droite de l'arête, une sorte de combe, très raide. Nous la remontons tant bien que mal, le souffle court pour parvenir au pied d'une paroi vertigineuse. Plus d'une trentaine de mètres de pure verticalité proposant un dièdre et un surplomb impressionnants. La neige est presque absente de la paroi, la glace également:

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Jamais l'expression "être au pied du mur' n'aura été aussi chargée de sens. Je regarde mes compagnons du jour autour de moi avec une certaine solennité: Quentin n'est pas rassuré me semble-t-il, mais son enthousiasme le rend prêt à accepter toute ascension avec un compagnon de cordée. Je n'arrive pas à percevoir le ressenti de Céline. Perrine est souriante, elle va passer une bonne journée. Le Purgatoire fait déjà son effet. Personnellement, j'ai les mains moites, et je ne sais même pas si je tremble de froid, ce qui serait justifié, ou de peur. J'ai clairement la trouille, pourquoi le cacher? Le lieu est sinistre malgré le ciel bleu et les ascensions offertes dépassent clairement mon niveau, d'autant plus que je ne grimpe plus que très occasionnellement. Quentin propose de placer une moule au dessus d'une dalle. Il grimpe en tête et nous confirme que la glace est rare et merdique. Céline et moi décidonc de nous (r)échauffer dans cette voie, pendant que Perrine et Quentin s'encordent. 

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Pendant que nous grimpons notre dalle, Quentin nous annonce "Nous allons faire l'arête et y accéder par une goulotte repérée plus bas". Les dingues. Nous terminons notre voie. Depuis le relais, la pente s'adoucit mais l'envie de grimper plus haut n'est pas là aujourd'hui, je préfère m'écouter. Quant à Perrine et Quentin, je les aperçois débuter leur ascension:

Elle choisit de remonter l’éperon principal, sur son arête, au plus simple, au plus droit. Bien sûr, suis-je bête. Pourquoi choisir un truc facile et engageant. Voire même ensoleillé.
Perrine se chargea de coinceurs, friends, sangles et dégaines, et ainsi affublée de sa quincaillerie entama son ascension. De mon côté, tout en suivant sa progression d’un œil, je tentais de démêler les cordes derrière moi. C’est fou ce qu’une corde neuve peut faire comme nœuds. Heureusement, Perrine arriva au premier point. Enfin, au premier sapin. Sapinette. Branche. Enfin, truc végétal que Perrine utilisa comme point en y attachant une sangle et un mousqueton. D’autres l’auraient mangé ou fumé.
Elle gravit encore une dizaine de mètres avec l’aisance du chamois vosgien, puis se retrouva sous un mur. La dalle inclinée à droite n’offrant pas de prise et la gauche un vilain amoncellement de pierres elle décida d’y poser un coinceur qui sécuriserait sa progression. Ainsi rassurée le mur ne fut qu’une formalité. Le coinceur se sentant inutile sauta de sa fissure et vint rejoindre la sangle du sapineau. Ensuite quelques mètres plus haut, elle disparut de ma vue, mais comme la corde filait à un rythme régulier, je ne me posai pas de question. Quand vint la fin de la corde, je le criai à Perrine. J’eus quelques vagues sons en réponse. Le vent qui chantait dans les arbres nous déversait aussi de la fine neige dans le cou. Un régal.
A mon tour, les pieds et mains gelés par l’inactivité, je me lançai dans la voie. Je récupérai la sangle et le coinceur, et m’attaquai au mur. J’usais de toute ma hargne pour y parvenir. La corde devant les yeux me rassura et me permit d’oser franchir le pas. Ensuite, après le louvoiement dans les arbres, je rejoignais Perrine confortablement assise contre un sapin.
Je la félicite :

- Bravo pour le passage en bas. Le mur c’était un pas quand même. En tête, je n’aurai pas fait le malin.
- Oui, c’était pas facile, c’est pour ça que j’ai mis le coinceur. 
- Ouais, je te l’ai pas dit, mais il n’est pas resté longtemps coincé. Mais il a tenu le temps que tu passes le mur.
- Bon, tu veux faire la seconde longueur ?

Je levai les yeux au dessus de Perrine. Le contrefort se transformait en arête. C’était la fin de la forêt. Ou du moins la fin des endroits où les arbres arrivaient à s’accrocher à la pierre.
Le cheminement paraissait évident. Suivre le fil de l’arête.
Je temporisai :

- Non mais je sais que tu voulais grimper en tête, alors tu peux y aller si tu veux.
- Non non, je t’assure, tu peux y aller, je sais que ça fait plaisir de passer en tête.

Merde. Il allait falloir que je me sorte le doigt. De toute façon, elle venait de ravaler la corde à côté d’elle et si elle repartait en tête, on allait encore galérer avec des nœuds.

- Bon, ok, j’y vais alors.

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Pendant ce temps-là, nous retournons avec Céline une centaine de mètres plus bas, nous réchauffons en buvant du thé et en avalant difficilement quelques denrées. Hors de question de rester là sans bouger ne serait-ce qu'une minute de plus, le froid est polaire et me pénètre par tous les pores, les onglées se succèdent. Je pars repérer une arête aperçue au loin, elle me semble jouable, dépourvue de difficultés notoires, et semble relativement longue. J'en propose à Céline l'ascension qui accepte instantanément. On s'encorde, anneaux de buste pour chacun et progression à corde tendue. A priori, les relais seront inutiles, la progression se fait en forêt. Si la pente est raide, les véritables ressauts sont peu élevés. Une bonne arête Peu Difficile en somme, rien de plus. J'entends crier brièvement sur l'autre arête, distante de quelques dizaines de mètres. Perrine et Quentin.

Armé de quelques sangles et de toute l’euphorie de la grimpe, je me lançai.
A peine cinq mètres gravi, je butai sur une première difficulté. Un petit mur déversant aussi haut que moi me barrait le passage. Impossible de mettre de moindre coinceur. Pas de fissures visibles. Et Perrine qui attendait en bas. Je fini par trouver une petite aspérité dans la pierre au dessus du mur pour y accrocher la pointe d’un piolet. Ce serait suffisant. Les pieds monteraient bien à leur tour. Effectivement, je pus continuer quelques mètres. S’élever au dessus de la forêt me permit de profiter de la vue, des Vosges bien enneigées et du froid paralysant qui me cinglait le visage. Au fur et à mesure que je grimpais, l’arête s’effilait et se redressait. Heureusement, de temps en temps, une touffe d’herbe gelée me permettait d’assurer un ancrage solide.
Puis vient le moment où Je ne sus plus où passer. Enfin si, je vis bien le pas à franchir, mais j’eus une grosse hésitation.
Un regard en arrière me fit prendre conscience de la situation. Depuis le départ du relais, je n’avais pas pu mettre un seul point pour me sécuriser. Pas un arbre sur l’arête. Pas une fissure assez ouverte pour un coinceur ou un friend. Pas un bloc ou une écaille pour une sangle. Je regrettais mes pitons au fond du sac, là-bas, avec le sandouitche tofu/aubergine de Stéphane.
J’avais gravi une vingtaine de mètres sans pouvoir me sécuriser. Ça ne m’avait pas préoccupé outre mesure puisque je me sentais assez à l’aise. Mais voilà. Depuis cinq minutes, j’hésitais et ne trouvais pas de passage plus facile.
A droite, au bout de la dalle lisse recouverte de neige, plongeait le vide vers le pierrier, quatre-vingt mètres plus bas. A gauche, un gros bloc déversant fermait la route vers le vide du grand couloir.
Je n’avais pas trop le choix. Me hissant sur la pointe de mes crampons, je donnai un grand coup de piolet dans une motte de terre au dessus de moi. Ça tenait. Au moins un point solide. Main gauche. Avec la main droite, je fouillais le rocher. Vite. Vite trouver une fissure pour y coller un coinceur. Mais rien. Les seules fissures d’à peine quelques millimètres étaient bouchées par la neige. En désespoir de cause, mon piolet droit vint rejoindre le gauche, sur la même motte de terre. Je priai pour qu’elle ne s’arrache pas du rocher.
Soudain, une lame de mon crampon droit ripa sur son graton. Le piolet droit commença à trancher la motte de terre en deux. Vite, je retrouvai un semblant d’aspérité pour reposer mon pied droit et soulager le piolet.

- Perrine ! Je suis mal !

Céline et moi poursuivons tranquillement le fil de notre ascension sans stress, les gestes sont sûrs et je suis toujours à sécuriser au maximum en plaçant des sangles ou en louvoyant entre les arbres quand le terrain le permet. J'aperçois alors à mes pieds un couloir très raide qui permet de rejoindre le large couloir qui sépare les 2 arêtes où nos 2 cordées évoluent. "Céline, il est déjà 15h! On va descendre en rappel là-dedans". J'équipe pour la descente, pas bien certain que la corde à simple de 70 mètres soit suffisante. "Je descends en premier, si le rappel est trop court, je trouverai un autre arbre sur lequel me vacher et t'y attendrai." Avant d'entamer le rappel, j'aperçois Perrine et Quentin en face. Leur arête est raide, ils n'ont plus d'arbustes de leur côté pour mettre des points ou un relais. Leur ascension est engagée, je le vois. Je les observe, ça n'avance pas vraiment. Le cadre est idyllique, mais cette arête..., , j'ai l'impression qu'ils sont sur Tower Ridge en Ecosse, et suis en train de réaliser qu'ils ne sont pas en train de réaliser une ascension typique des Vosges en termes de difficulté.

Putain, j’allais me la coller. Un œil vers le bas me confirma que la désescalade était totalement impossible. Les prises si petites à trouver pour les pieds et l’ancrage d’une pioche ne se faisant que dans le sens de la montée, je compris que la fuite par là était interdite. A droite ? Non, toujours pas. La dalle très légèrement inclinée recouverte d’une fine couche de neige semblait totalement lisse. De toutes façons à cette altitude, pas d’herbe, pas de fissure. La gauche toujours fermée par le gros bloc déversant. De toutes façons, c’est totalement verticale à gauche. Peut-être même surplombant.
Les bras commençant à tétaniser, des fourmis dans le pied droit, je compris vite la suite des événements. Je lâchai le piolet droit qui ne tenait quasiment pas et attrapa une sangle. Désespéré, je la mousquetonnai au piolet fiable et au baudrier. Ce n’était qu’un semblant de refuge, mais ça me permit de me reposer les bras. Je n’osai remuer les pieds pour les réchauffer de peur de perdre l’aspérité qui les retenait et l’équilibre précaire. Je fis rapidement le tour des options qui s’offraient à moi : Le bas, interdit. La droite et la gauche, impossible. Perrine était coincée vingt mètres plus bas et ne pouvait pas m’aider. Même si elle redescendait, remontait le long couloir en brassant dans un mètre de neige poudreuse et venait me lancer la corde par le haut, ou même descendait en rappel me chercher, il lui faudrait bien deux ou trois heures. Dans moins de trente minutes j’aurai fait le grand saut. Vingt mètres de chute, un ou deux rebonds sur des rochers, dont un très saillant, puis croiser Perrine et son arbre, les prendre au passage, puis chuter sur encore vingt mètres dans la pente très raide parsemée d’arbres. Je finirai bien par m’enrouler autour d’un sapin, avec ses moignons de branches près du tronc…
« - Tu es prudent, hein ?! » m’avait dit Cécile avant que je parte.
Ouais, ben là j’avais merdé. J’allais me la coller. Putain. Cécile. Mathilde.

- Allez ! Bordel !!!

Bon, je compris que je n’avais plus le choix. La sortie se ferait par le haut ou ne se ferait pas.
Alors, je commençai à tirer sur mes bras, en priant pour que cette motte de terre tienne le temps que je passe. Sous moi, mes pieds raclèrent le rocher sans que je les sente, sous l’onglée. Centimètres par centimètre je m’élevai alors. Le nez dans la touffe d’herbe, je cherchai à tâtons un ancrage pour mon piolet droit. Je fini par trouver un petit caillou qui accepta de retenir la lame quelques instant. Je remontai alors les pieds au dessus du mur avec un cri de soulagement.
Ça y est. J’ai passé le truc. Putain, je suis en vie !!!
Quatre mètres plus loin en suivant une vire peu inclinée je trouvai le seul arbrisseau de ma longueur. Je l’attrapai à pleine main et posai mon premier point.
Les vingt mètres suivant sur le fil de l’arête furent faciles et rapides. Le tirage dans la corde me rappelait vers le bas et Perrine devait lutter avec des nœuds. Arrivé à la fin du rocher, la pente s’adoucit et je retrouvai le bois. Je me vachai à un gros sapin et fis monter Perrine.

Le rappel est juste à la bonne longueur. 35 mètres pour rejoindre de manière sécurisée le couloir.  Le silence y est total, on est à l'abri du vent, ça soulage. Mais je n'aurais pas imaginé qu'il y ait autant de neige , on s'enfonce jusqu'aux genoux dans la neige et pour peu qu'il faille remonter de quelques mètres pour récupérer du matériel, c'est jusquà la taille que je m'enfonce. Je me libère, et hurle à Céline que le rappel est libre, elle descend aussitôt:

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Nous rappelons tant bien que mal la corde qui finit par se dégager après de nombreuses manipulations. Il ne nous reste plus qu'à longuement redescendre le couloir pour retrouver la base de l'arête sur laquelle mes amis évoluent. J'ai l'image de leur cordée en tête et ne suis pas particulièrement rassuré. Je n'en souffle mot à Céline, je n'ai aucune envie de l'inquiéter et lui dis que je pars rejoindre le fond de la combe sur l'autre versant de l'arête. La cordée est censée redescendre par là en rappel, et je n'ai qu'une envie, être rassuré en les voyant redescendre. Mon inquiétude sera de courte durée. A peine suis-je parti que Céline me fait signe qu'elle les entend approcher sur l'autre versant de l'arête, via le couloir que nous avons emprunté. Quelques minutes plus tard, je les vois arriver tous 2, un large sourire strie leur visage, on y lit même une certaine fierté, mais également autre chose, mais je n'arrive pas à poser les mots sur ce que j'y lis. Quentin s'en charge. Il pose son piolet, son sac sans mot dire, puis me regarde avec une certaine gravité teintée d'un immense soulagement:

"Putain Steph, j'ai failli me mettre une boîte".

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